Edito // N° 156
Nous assistons, ces dernières décennies, à un véritable bouleversement démographique à l’échelle mondiale. L’espérance de vie augmente, permettant à de nombreuses populations de vivre jusqu’à 60 ans et au-delà. Selon l’Organisation mondiale de la santé, la proportion des personnes âgées de 60 ans et plus va presque doubler entre 2015 et 2050, passant de 12 à 22 %. Ce vieillissement concernera principalement les pays à revenu faible ou intermédiaire, qui accueilleront près de 80 % de cette population âgée. Le Maroc, à l’image de nombreux pays du Sud, est au cœur de cette dynamique.
Dans le même temps, la fréquence du cancer augmente de manière exponentielle avec l’âge. D’ici 2030, 70 % des patients atteints de cancer auront plus de 70 ans. Face à cette réalité, l’oncogériatrie devient un champ de réflexion et d’action incontournable. Elle s’impose comme une réponse adaptée aux besoins spécifiques des patients âgés atteints de cancer, une population souvent fragilisée par la dépendance, la polypathologie et la vulnérabilité sociale.
Ces patients nécessitent une approche globale et personnalisée, intégrant à la fois l’évaluation gériatrique, l’adaptation des traitements oncologiques et un accompagnement médico-psychosocial. De nouvelles armes thérapeutiques, notamment en radiothérapie et en oncologie médicale, permettent aujourd’hui d’élargir les indications tout en préservant la qualité de vie. Cependant, ces progrès technologiques et pharmacologiques doivent s’accompagner de nouvelles organisations de soins.
Au Maroc, l’absence d’un parcours de soins structuré en oncogériatrie constitue un frein majeur. La prise en charge reste fragmentée, souvent orientée vers une décision thérapeutique sans évaluation globale préalable. Il est urgent de développer des filières de soins spécifiques, de former les équipes multidisciplinaires et de sensibiliser à une évaluation gériatrique standardisée avant toute décision thérapeutique.
Cette évolution doit également s’accompagner d’un renforcement de la formation des professionnels de santé. L’objectif est d’unifier les conduites à tenir et de promouvoir des pratiques adaptées aux besoins réels de notre population âgée. L’intégration de l’évaluation gériatrique dans le parcours de soins en oncologie nécessite des compétences spécifiques, tant pour les oncologues que pour les gériatres, les radiothérapeutes, les infirmiers et les travailleurs sociaux. L’élaboration de recommandations nationales en oncogériatrie, fondées sur les réalités épidémiologiques, culturelles et socio-économiques du Maroc, en s’appuyant sur l’evidence-based medecine, représente une étape essentielle pour garantir une prise en charge équitable et efficace des patients âgés atteints de cancer.
L’oncogériatrie n’est pas une discipline d’avenir : c’est une priorité d’aujourd’hui. Mettre en place une organisation cohérente, centrée sur le patient âgé, permettra non seulement d’améliorer la survie, mais aussi de garantir une meilleure qualité de vie à une population en pleine croissance.
Dans cette perspective, deux numéros spéciaux seront consacrés à l’oncogériatrie, avec un focus particulier sur la prise en charge du sujet âgé marocain en oncologie. Le premier numéro exposera les grands principes de l’oncogériatrie et abordera les outils à la disposition de l’oncologue radiothérapeute pour évaluer le pronostic, prédire la toxicité des traitements et adapter la stratégie thérapeutique en fonction des différentes vulnérabilités du patient âgé. Il décrira également les spécificités du parcours de soins du sujet âgé dans le contexte marocain.
Le second numéro sera dédié à l’élaboration de recommandations pratiques pour la prise en charge des principales localisations cancéreuses chez le sujet âgé, avec l’objectif d’harmoniser et d’optimiser les pratiques cliniques en onco-radiothérapie.
Dr Wissal HASSANI
Service de Radiothérapie-Curiethérapie
CHU Hassan II – Fès
